Nicolas BRAVIN


1985 : "Le Jour s'est levé" dans les bacs, mais le jour s'est aussi définitivement couché sur Téléphone. Une dernière lueur de soleil, "Le Live" en 1986, viendra jeter ses feux sur l'electric cité avant le black-out total. Mais combien de nuits faut-il avant que Louis Bertignac ressente l'irrépressible envie de faire pleurer sa guitare à nouveau ? Pas beaucoup, on s'en doute ! Et un matin au réveil, les fans ont la bonne surprise d'être tirés de leur rêves par le son du premier album de Louis Bertignac et les Visiteurs. Les Visiteurs, les bien-nommés, car autour de la paire Bertignac/Marienneau, les musiciens se suivent mais ne se ressemblent pas. Simple visite ou collaboration prolongée, ils se sont croisés dans ce groupe qui n'a jamais renoncé au rock. La fille qui lit dans l'avenir avait-elle prédit à Bertignac l'arrivée du jeune loup Nicolas Bravin ? Toujours est-il que celui-ci viendra poser sa griffe et sa guitare sur la période "Visiteurs mark II", dont témoigne l'album "Rocks", et restera jusqu'à la fin des Visiteurs. Des retrouvailles avec Louis et Hervé Verne, Visiteur à baguettes, pour quelques jams exemplaires, nous donnent aujourd'hui l'occasion de prendre des nouvelles de Nicolas et de partager avec lui, en exclusivité pour la Bertiliste, quelques souvenirs mémorables. Qu'il nous parle, donc !

[JPG] amis - visiteurs
les Visiteurs circa 1988 avec Nicolas Bravin à gauche


Interview réalisée en mars 2001 par Olivier Taniou
retrouvez Nicolas Bravin sur son site www.nicolasbravin.com , il vous réserve quelques belles surprises !


Olivier Taniou : Pour commencer, puisque pas mal de Bertimaniacs ont découvert Bertignac, ses albums et donc ses potes musiciens sur le tard, pourrais-tu nous rappeler à quelle période tu as côtoyé Louis ?
Nicolas Bravin : J'ai rencontré Louis à la sortie du single "Jack", donc je pense fin 87 début 88. Il était presque au bout de la tournée du premier album des Visiteurs. A l'époque Serge Ubrette le guitariste était déjà parti. Il y avait Loy le clavier, Corine, Hafid le batteur. Je crois que son idée était de remplacer le clavier par une deuxième guitare histoire de retrouver un son plus rock. Et en fait on s'est retrouvé à trois guitares! Avec François Delfin (un ex-Raoul Petite).

OT : Sais-tu pourquoi le groupe s'appelait les Visiteurs ? Parce que vu les changements de personnel fréquents, le nom parait taillé sur mesure !
NB : C'était prémédité. Louis a commencé à bosser tout seul après la séparation de Téléph. Corine passait le voir, et puis Serge aussi (le premier guitariste)... Le groupe s'est formé progressivement, comme ça. Visiteurs est né de là. L'alchimie, magique, entre des musiciens est très rare. C'était le cas dans Téléphone. Louis, ensuite, a eu la visite de différentes personnalités avec lesquelles il a construit des choses différentes. Je veux pas dire c'est moins bien. C'est mon côté sentimental : on aime vraiment qu'une fois.

OT : Avant d'intégrer les Visiteurs, quel est ton histoire de musicien ?

NB : J'avais dix-neuf ans quand j'ai rencontré Louis. J'ai commencé la guitare à cinq ans, et en 87 je jouais dans un groupe aux influences U2iennes. Avant ça j'avais un groupe de rock avec mon frère, très influencé par Téléphone, Higelin... C'était en 83.

OT : Comment a eu lieu la rencontre avec Louis, vous vous connaissiez déjà ? C'est lui qui cherchait quelqu'un, c'est toi qui voulais le job, ou... ?

NB : Un pote à moi, Denis, a travaillé dans un bar de plage à Calvi pendant une saison d'été. Et dans ce bar Louis faisait un boeuf avec Chereze, je crois. Connaissant ma passion pour Téléphone et Louis particulièrement (guitare!!!) il m'a passé un coup de fil et m'a passé le Bertoche himself. J'étais ravi. Puis, de retour de Corse, Denis m'a dit que Louis cherchait un guitariste pour son groupe et qu'il voulait qu'on se rencontre. J'étais très étonné d'être sur la liste des auditions, je pensais qu'il avait un carnet d'adresse de "tueurs" qui débordait. Enfin je me suis dit qu'un boeuf avec le Master, ce serait un super souvenir dans ma vie de musicien. J'y suis allé sans trop y croire. Et puis il s'est passé vraiment quelque chose quand on a boeuffé.

OT : Quand on est guitariste, ça ne fait pas un petit peu peur de se faire "embaucher" comme "second guitariste de Louis Bertignac" ? Est-ce qu'on n'a pas, avant d'accepter, une petite angoisse de se retrouver avec un rôle restreint, de ne pas avoir assez d'espace sonore pour s'exprimer ? Bertignac étant avant tout un "guitar-hero", ce n'est pas forcément évident pour un autre guitariste de trouver sa place à ses cotés... tu t'es posé la question ?
NB : Pas une seule fois. J'adore la guitare, c'est mon instrument de prédilection, mais je m'éclate pareil en jouant la basse ou la batterie. J'aime la musique. Et j'ai appris beaucoup avec Louis. C'est lui qui m'a poussé à taper un petit chorus sur "Rocks" dans "Mal à la tête". Je ne lui ai jamais demandé plus de place pour mes solos, d'ailleurs je me régale tellement à écouter les siens... (je fais mon "lead-guitariste" quand je joue sans lui !!!) Sur scène, il m'a fait quelquefois le coup de se retourner vers moi à la dernière seconde, avant le chorus de guitare, et de me lancer : "vas-y". Bonne école. Ce que j'ai adoré, c'est écrire les chansons de "Rocks" avec lui. Ecrire des chansons, c'est mon grand pied. Et ça passait très bien entre nous.

OT : Tu parlais de l'influence de Téléphone, ça a été quelque chose d'important pour toi, Téléphone ? Tu te souviens de ce que tu pensais, à l'époque, de Louis Bertignac dans Téléphone, avant de le connaître personnellement ?
NB : Téléphone avait une place ENORME dans ma vie d'ado. J'écoutais ça en boucle. Je jouais beaucoup leurs morceaux avec mon groupe. J'étais vraiment un fan. Je me souviens d'avoir rêvé une pochette pour un album qui devait sortir, et qui allait s'appeler "Un Autre Monde". Une vraie passion! Je les ai vus une seule fois en concert. J'étais avec un pote guitariste et je lui ai dit : tu mates ce que fait Aubert, moi je mate ce que fait Bertignac et on se concerte à la sortie. J'avais pas vraiment de "préféré" dans Téléphone. Les quatre ensemble foutaient la révolution.

OT : Après la séparation de Téléphone, avant d'entrer dans les Visiteurs, est-ce que tu as continué à suivre, sur disque et sur scène, les deux moitiés du groupe, Louis et Corine d'un coté avec les premiers Visiteurs, et Jean-Louis et Richard de l'autre avec Aubert'n'Ko ?
NB : Oui. J'ai beaucoup aimé les tout premiers singles "Ces Idées-Là" et "Juste Une Illusion". De toutes façons j'achetais leurs albums le jour de leur sortie. Le premier album de Jean-Louis m'a plu énormément. Je suis allé à l'un de ses concerts mais il a essayé d'embrasser ma gonzesse sur la bouche à la sortie de la salle! Tu m'as déçu Batman! Les albums qui ont suivi m'ont gonflé. Bizarre, non?

OT : Pour l'un et l'autre, leur premier album respectif a laissé des impressions mitigées. Toi, qu'est-ce que tu penses du premier album de Bertignac et les Visiteurs ?
NB : Le premier album de Louis m'a un peu surpris côté son. Je trouve que ça méritait un son plus gros. C'est aussi l'avis que j'ai à propos de "Rocks".

OT : Tu trouves que "Rocks" a un petit son ??? Pourtant on sent un gros travail de production, non ?
NB : Quand tu vois le son d'Albert Collins ou de Stevie Ray Vaughan, que Gaines a produit, tu sens quand même une différence.

OT : Quelle a été votre part, et celle de Jim Gaines, dans le son de cet album, d'ailleurs ? Louis tend aujourd'hui à tout faire lui-même coté production, est-ce qu'il avait déjà cette approche là à l'époque, ou est ce qu'il se reposait beaucoup sur le producteur ?

NB : Je t'avoue sincèrement que je ne sais pas quelle part Louis a pris dans le son de "Rocks". J'étais très branché sur ma guitare et les parties que j'aurais à enregistrer. C'était mon premier album et je suis un peu passé à côté de certaines choses comme ces histoires de son.

OT : Tu parlais de l'écriture des chansons de "Rocks" avec Louis, lesquelles portent le plus ta griffe ? Et comment se passait ce travail collectif ? Vous jammiez jusqu'à ce que quelque chose sorte, vous vous asseyiez avec une feuille et un crayon... ?
NB : On a fait un pot commun Louis, Corine et moi. Chacun a amené ses musiques et ses textes. On avait pas mal de titres au moment de partir à Memphis. Louis avait envie à une époque de sortir un bootleg avec des surprises (des répètes avec Topper par exemple!!!). En tant que public, j'adore ces trucs là !!! Et en plus, je sais ce qu'il y a sur les bandes et je peux te dire que ça envoie du pâté à la truelle. A propos de ma griffe, c'est difficile puisque chacun a retouché les idées de l'autre... Des textes comme "Quelqu'un Pour Quelqu'un", "Lou", "Je Reste", "Chérie et Charlie" ou la musique de "Qu'ils Nous Parlent" font partie des choses que j'ai amenées dans cet album. On jammait pas vraiment pour composer les musiques. Elles arrivaient déjà bien définies la plupart du temps, avec une mélodie de voix et un texte en "yaourt" (anglais qui ne veut rien dire). Ensuite on se mettait à bosser sur le texte et on arrangeait la sauce avec des ponts, des intros...

OT : Tu nous a fait partager ton amertume suite à l'attitude d'un journaliste à la sortie de "Rocks", qui n'a pas eu très bonne presse et n'a pas connu un grand succès commercial. Est-ce que vous aviez fait de la promo à sa sortie ?

NB : Et bien non. Le fait que nous ayons travaillé beaucoup ensemble sur les compos a donné à Louis l'envie d'enlever son nom de la pochette. "Bertignac et les Visiteurs" est devenu "Visiteurs". C'est parti d'une idée très saine, mais d'un point de vue commercial c'était une erreur. Ensuite nous étions persuadés qu'un album de rock pouvait se vendre par le bouche à oreille, mais les années 70 sont loin !!! Enfin, quand Virgin nous a présenté un plan promo média, on les a carrément envoyés chier. Notre attitude était vraiment rock'n'roll. On n'a pas été récompensé en terme de vente, mais le mot "pute" était vraiment loin de nous si tu vois ce que je veux dire...

OT : Comment tu expliques l'absence de hit, alors que "Jack" et "Ces Idées-là" avaient cartonnés ? Comment ça a été vécu par le groupe ?

NB : J'en sais rien. Pour moi y'a plein de bons titres dans ce disque. Je ne sais pas comment les autres ont vécu ça. Moi je suis fier de ce disque. L'erreur c'est d'avoir boudé la promo. On aurait aussi bien pu tenir un discours qui aurait envoyé des perches à ceux qu'on rencontre tous les jours et qui nous disent "ras le bol de ces merdes à la radio".

OT : Est ce que c'est ce manque de succès commercial de "Rocks" qui a sonné la fin des Visiteurs ?

NB : Ca nous en a fichu un coup c'est sûr, mais il n'y avait pas que ça. La tournée a été moyenne. Et puis Corine a eu sa petite fille et a levé le pied. Du coup j'ai pris la basse. Ensuite, Louis avait je crois très envie de bosser tout seul.

OT : Vous avez fait une tournée après "Rocks", ça ressemblait à quoi une tournée ou un concert des Visiteurs ?
NB : Ca faisait groupe de rock sur scène. Deux guitares plus une basse devant, Veverne derrière sur un pratos, et trois, quatre !!! Y'a eu des moments forts. J'en garde de bons souvenirs, même si cette époque est un peu la fin du groupe. Mais tu vois, ces boeufs sur le site de Louis... Ca finit jamais !!!

OT : Quelques Bertimaniacs ont gardé un souvenir mémorable d'une tournée en trio, avec toi à la basse et Alain Gouillard à la batterie. Tu peux nous resituer ça ?
NB : En fait il y a eu deux trios : un avec Veverne juste après la tournée de "Rocks". Et un jour Veverne s'est cassé le poignet en faisant le con chez Louis. On avait une télé chez Les Nuls "L'émission" et on a pris Gougou (Alain Gouillard, ex Océan, Thiéfaine...) que Louis avait repéré au concert hommage à Hendrix à l'Olympia. Gougou est resté avec nous ensuite. Je joue souvent avec lui.

OT : Un petit mot sur Corine, humainement et/ou musicalement ?
NB : Corine c'est l'autoroute à la basse. L'anti-thèse de la technicité slap vitesse et tout ce qui va avec. Pas de fioritures, la fondamentale qu'elle fait swinguer avec ses doigts. Un vrai bonheur pour nous parce que c'est solide et ça laisse de la place et de l'air dans la musique. J'ai appris ça avec Corine : les silences dans la musique. Royal. Humainement, elle m'a beaucoup apporté également. Elle a toujours su m'aider dans des moments difficiles. Et puis j'aime sa façon de mettre les pieds dans le plat, même si parfois c'est chiant :-)))))

OT : Ce n'était pas trop dur à gérer, pour toi et les autres "petits nouveaux" successifs des Visiteurs, le tandem Louis/Corine, leur expérience, leurs relations de longue date, leur vécu avec Téléphone ?
NB : Moi j'étais tellement fier de jouer avec eux que ça ne m'a jamais posé de problèmes. Et puis ils nous respectaient. Quand ils s'engueulaient, ça me cassait les couilles. Il y a indéniablement quelque chose de fort entre eux, qui fait des étincelles (bonnes ou pas) parfois.

OT : Et puisqu'on connaît peu les autres Visiteurs, comment tu nous présenterais Hervé Verne ?

NB : Hervé est arrivé après la période Topper Headon. Topper était génial mais très fatigant . Alors on a passé des petites annonces. En fait Jean-Marc Valay qui nous avait présenté Topper nous a présenté Hervé. Il arrivait du sud avec un accent apaisant et une tête saine. On lui a sauté dessus! On est allé faire le boeuf dans un studio près de chez Louis. On jouait beaucoup de Stones, et il se trouve que c'est la grande passion d'Hervé. Ca a collé illico. On déconnait tout le temps ensemble. On a fait de la musique ensemble après les Visiteurs.

OT : Topper Headon, c'est venu comment le fait de jouer avec lui ? C'est une rencontre, vous vouliez monter un "supergroupe" (deux ex-Téléphone, un ex-Clash... revival 1977 !!) ou il n'y avait pas de batteur disponible sur le marché ????

NB : Peu de temps après mon arrivée dans les Visiteurs, Loy le clavier est parti, suivi de Hafid le batteur. On est allé dîner un soir Louis et moi. Il était un peu miné par ces histoires de zicos. Je lui ai dit : avec quel batteur t'aurais vraiment envie de jouer? Il a répondu : y'a 3 mecs qui m'éclatent vraiment : Charlie (mais il est un peu occupé avec les Stones paraît-il… ) Richard (mais il est avec JLA) et Topper. Alors on s'est mis à la recherche du garçon. Louis a envoyé un fax en Angleterre à l'agent de Mr Topper. La réponse a été rapide et enthousiaste. Topper était sorti depuis peu de taule (une histoire de came) et il était chauffeur de taxi à Londres (!!!). Il a pris un avion et est arrivé avec sa femme Catherine chez Louis. On a fait des boeufs mémorables. Y'a même eu quelques concerts, dont un filmé pour Génération R'n'R je crois. J'ai la vidéo à la maison. Y'a des bootlegs qui traînent chez le boss. Faudrait que ça sorte un jour parce que c'est vraiment chaud!!!

OT : Qu'es tu devenu après les Visiteurs ? Tu as continué dans la musique ?

NB : J'ai dû bosser pour manger, mais j'ai toujours joué. J'ai fait plusieurs groupes à Paris, à Marseille. Aujourd'hui je joue dans plusieurs formations sur Paris. La scène, c'est un vrai bonheur. Je fais le boeuf de temps en temps avec Louis, un grand bonheur aussi! Et puis j'écris des chansons que je propose à d'autres artistes. J'adoooore écrire. J'attends avec impatience qu'un titre fonctionne suffisamment pour me permettre de me consacrer à ça pleinement. C'est pas un caprice : je ne sais et ne veux faire que ça, de la musique.

OT : Après ton retour à la vie civile, tu as continué à suivre le travail de Louis (concerts, albums) ?
NB : Oui. Il était même question qu'on rejoue ensemble pour la tournée de '96. Et puis moi Marseille, loin, pas pratique pour bosser, ça s'est pas fait. Maintenant chui à Paris hé hé... Par contre quand il jouait dans le sud on se voyait. On s'est fait quelques fiestas moulto sympaticos si tu vois ce que je veux dire... J'ai beaucoup aimé '96 et le live aussi.

OT : Aujourd'hui, tu joues et tu aimes toujours le même style de musique, rock et roots ?

NB : Je suis assez éclectique. Sur scène c'est principalement rock et roots effectivement. Dans mes compos je tends plus vers la pop. Avec des textes en français, on dit variété? Mais je trouve ce terme péjoratif.

OT : La Bertiliste a beaucoup apprécié les extraits de votre jam en power trio Bertignac-Bravin-Verne. Vous avez retrouvé les même sensations qu'autrefois ?

NB : J'ai eu l'impression qu'on s'était quitté la veille. Quel pied!!!

OT : Ce sont juste des retrouvailles amicales et occasionnelles, ou un prélude à un travail ensemble dans le futur ?

NB : Ask the boss... Ce que je peux te dire c'est que s'il m'appelle, je ne me ferai pas prier. En plus d'après ce que j'ai compris de l'orientation musicale du prochain disque, je signe des deux mains. Dès demain aussi :-))))

OT : Merci à toi, Nicolas !
Propos recueillis par Olivier Taniou © La Bertiliste et Nicolas Bravin - mars 2001