Longtemps Tour - Promo

 

Olympia pour Florence et Hussein
avec Libération

Libération - Edition du 14 février 2005
Ludovic Perrin


 

 


Louis Bertignac, 50 ans, ex-guitare solo du groupe Téléphone. En retrait mais jamais effacé, il accompagne les tubes de Carla Bruni, qui lui a écrit un album.
Halo

 

Louis Bertignac en 7 dates

23 février 1954
Naissance à Oran (Algérie).
1975
Album Irradié avec Jacques Higelin.
12 novembre 1976
Premier concert de Téléphone au Centre américain à Paris.
1986
Séparation de Téléphone, annoncée au journal de 13 heures. Monte Les Visiteurs avec Corine.
1996
Album 1996 coécrit avec Etienne Roda-Gil.
2002
Réalise l'album Quelqu'un m'a dit de Carla Bruni (1,5 million de ventes).
7 février 2005
Album Longtemps coécrit avec Carla Bruni.



Devant les filles trop belles, il tourne les talons. Voilà l'orgueil des timides, de l'hidalgo floué, la fierté de se recroqueviller sur soi plutôt que de ne pas être jugé à sa valeur. Au sein de Téléphone pourtant, elles le regardaient autant que le chanteur. Dans le premier groupe de rock français, c'était le guitariste mutique, la longue silhouette à boucles noires, un ersatz de Keith Richards, l'indispensable homme secret des Stones.

Louis Bertignac et Jean-Louis Aubert se croisent au lycée Carnot, s'observent dans un magasin de musique pour finir douze heures plus tard par jouer ensemble. Une bassiste maoïste (Corine Marienneau) et un batteur de Vince Taylor (Richard Kolinka) les rejoignent. Mais l'esprit communautaire de la maison des débuts à Saint-Cloud ne résiste pas aux luttes à mort d'un succès leur réservant trois concerts à Bercy juste avant la séparation. Et leur histoire d'amour se dilue dans un indicible courant fielleux. Problèmes de droits d'auteur, d'argent, donc de reconnaissance. Louis : «Nous n'étions pas un groupe de grands musiciens, mais de gens qui s'aimaient avec de l'énergie à revendre, qui s'oubliaient pour tout donner à l'entreprise.» Corine : «Dès qu'on est passés du «nous» au «moi, je» sont apparus le désamour, la frustration, la rancoeur. C'était à qui écrirait le plus de chansons. Car les chansons, c'est des droits d'auteur. Soudain, Louis a eu l'impression de devenir le superguitariste de Jean-Louis. Il avait beaucoup d'idées de riffs, mais n'osait plus les jouer, de peur que Jean-Louis les reprenne à son compte.» Jean-Louis : «Je pense qu'ils en avaient marre que j'écrive des chansons. Ou marre de mes chansons. Ou marre que je chante. Peut-être avions-nous besoin de nous séduire à nouveau, ou différemment. Encore maintenant, j'ai le sentiment que Louis m'en veut de l'avoir empêché de quelque chose.»

Dix-huit ans après la fin de Téléphone, la plaie n'est pas cicatrisée. Jean-Louis est parti avec ses chansons, Louis avec sa musique. «Un excellent improvisateur, dit Corine. Il ne va pas jouer toutes les notes mais en choisir une et insister dessus jusqu'à ce qu'elle prenne vie.» A Aubert, il a manqué le regard du producteur. A Bertignac, la voix et les textes qu'il retrouve à travers Carla Bruni, son deuxième alter ego. Car, dit-il, il se vit comme un «équipier», en porte-à-faux avec sa propre star-attitude, contraint aux feux de la rampe. Carla Bruni : «Il chante parce qu'il veut faire ses chansons.» La chanteuse vient de lui écrire les textes de son disque après avoir confié à Louis la réalisation de son album à succès.

Elle le rencontre à 16 ans pendant la dernière tournée de Téléphone. C'est une gosse à tomber, une fan, venue un dimanche frapper à la porte de sa maison près du périphérique. Elle est d'une riche famille d'industriels piémontais, lui l'enfant roi d'une famille de déracinés, de pieds-noirs d'Oran (père juif, mère espagnole) émigrant à la fin des années 50 en banlieue parisienne puis dans le beaucoup plus luxueux dix-septième arrondissement. La lycéenne fait le mur pour aller voir l'oiseau de nuit : «C'était une époque incroyablement rigolarde, comme de rentrer soudain dans la chambre d'un garçon. C'était le bordel, un capharnaüm, on voyait qu'il n'avait pas de femme !» Corine, un temps fiancée officielle, atteste des vinyles, des magnétos deux pistes, des transistors démontés (c'est un féru de technique), des fringues sales à même le sol, chez ses parents, rue Gustave-Flaubert. Carla et Louis ont été amants, ont habité ensemble «un an ou deux». «Mais nous avons mieux réussi notre amitié, juge Carla Bruni. Ça s'est fait très rapidement après notre séparation. Et là, il n'y a pas une ombre.» Durant vingt ans, quand le garçon, pris dans les fourches du célibat, ne va pas bien, Carla B. s'occupe de lui, de ses cheveux, le materne comme une Italienne. Quand elle va mal, Louis B. l'encourage à écrire des textes. «Avec Leos Carax, Louis est un de ceux qui m'ont donné confiance», dit la chanteuse. Un jour, elle lui joue ses chansons. «Ouah... Quelle assurance, se souvient Bertignac. Même Jean-Louis ne m'avait jamais fait une chanson comme ça, d'un trait, à la guitare, en me fixant dans les yeux. On sentait qu'elle avait vécu avec Jagger et Clapton.» Ses héros. Car Bertignac est né la même année que le rock'n roll : 1954. Bill Haley, Chuck Berry, mais c'est de Ray Charles dont il garde le premier souvenir. Son père travaillait dans une exploitation de machines à sous, flippers et juke-box. Quelques cours de guitare classique boulevard Malesherbes puis la musique qui revient avec Stones, Beatles et Led Zeppelin. Trois-quatre faces par soir (au casque) en fumant dans sa chambre ses premiers joints : «C'était à pleurer de bonheur.» Il saute les repas, rate une première fois son bac et lâche une année de médecine en cours de route. Soirée shit, tambourins et guitares folk : il traîne à la recherche du prochain trip et tombe sur Corine Marienneau. Mais trop direct, il manque de délicatesse, ne sait pas trop comment lui exprimer ses sentiments. Résultat, la copine refuse de coucher avec lui : «Avec Corine, ça s'est fait longtemps après, mais j'étais déjà dépucelé.»

C'est le show-business qui l'a déniaisé. Valérie Lagrange l'introduit auprès de Jacques Higelin. Suit une année et demie à braver la mythologie «sexe, drogue et rock'n roll». LSD, héro, tout ce qui traîne entre des «filles magnifiques». Et, pour rassurer des parents inquiets, l'unique garçon de la famille (une soeur cadette) invite Higelin à dîner chez eux.

Louis Bertignac a mis longtemps à redescendre vers cette vie normale, un peu banale pour qui ne voyait le bonheur que dans l'intranquillité du plaisir. «Quand tu sors du lycée et que tu tombes dans le milieu artistique, dépucelé dans tous les sens, alors que t'es vraiment timide et pas beau, c'est exaltant. Mais au bout de quelques années, il faut apprendre à vivre avec ce que tu ne connais pas.» A se désintoxiquer. Premier shoot à 16-17 ans : Bertignac s'évanouit. Mais continue à sniffer. «J'ai mis un moment à arrêter. Tous les grands mouraient, tous les groupes se cassaient la gueule à cause de ça. J'avais le choix entre griller comme une allumette ou brûler à petit feu. Sur les murs, les calendriers, j'avais écrit : «No dope, no dope.» Même si je la passais uniquement devant la télé, une journée était réussie dès lors que je ne me défonçais pas.» De tout ça, il a fait une des rares chansons dont il ait écrit les paroles, Cendrillon, d'après l'histoire du couple de dealers chez qui il se rendait tous les soirs. Leur séparation lui a inspiré son unique tube au sein de Téléphone.

Il a également fallu se sevrer du groupe. Rentier à 32 ans, il s'est retrouvé face à un vide, sans maison de disques, ni manager. Perdu au milieu de ses Gibson et Stratocaster. En vingt ans, il a monté des groupes (les Visiteurs, avec Corine), produit, connu les concerts devant cinquante personnes qui réclament encore et toujours une chanson de Téléphone. Puis les problèmes de santé (hépatite) et la peur de n'avoir rien construit.

A 51 ans, Louis Bertignac prend un nouveau rendez-vous. Sa jeune femme (Julie) et sa petite fille (Lola, 9 mois) lui ôtent l'angoisse de se retrouver orphelin. Ses parents l'ont aimé «comme des fous», c'étaient ses «dieux», il se résout aujourd'hui à s'en éloigner pour bâtir son autonomie. Pourtant, cet agnostique ne se situe dans aucune filiation culturelle ou religieuse. C'est le premier artiste de la lignée. Il conquiert sa beauté, son indépendance, loin de cet Oran où il n'est jamais retourné, refusant toujours l'analyse, par crainte de perdre «les tares» qui font de lui ce
qu'il est.



 


  
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